Un triptyque est un ensemble composé de trois panneaux. On retrouve cette forme d’œuvre dans l’art religieux. Formées de peintures, de sculptures, de boiseries, le triptyque est très répandu dans la période médiévale et pendant une partie de la Renaissance. Une scène principale au centre peut être montrée ou refermée par les panneaux. Les triptyques trouvent souvent leur place sur les autels, dans les églises ou les cathédrales.
Jean Hey, le « Maître de Moulins »
Jean Hey est originaire des Flandres où il naquit sans doute vers 1450. Il se forme à Gand dans l’atelier d’Hugo van der Goes, un peintre flamand du XVème siècle dont l’art découle de l’influence des Primitifs Flamands. De là, il part en France où il exécute une Nativité pour le Cardinal Jean Rolin, en 1480. Il n’est pas aisé de suivre son parcours en France mais l’on sait qu’il exerce son art à Lyon pour Charles II de Bourbon, vers 1480.
En 1488, Charles II de Bourbons meurt et Jean Hey perd son protecteur. Il part donc pour Moulins à la Cour du frère de son ancien protecteur : Pierre II de Bourbon et son épouse Anne de France.
Arrivant à Moulins, il prend des fonctions importantes sur le chantier de l’actuelle cathédrale, qui a débuté en 1476. En effet, il dirige des artisans à l’œuvre sur la cathédrale et notamment les sculpteurs pour lesquels il dessinera des plans. Au début des années 1490, il devient le peintre du Duc et de la Duchesse. Il acquiert une notoriété et va exercer son art pour des notables, des artistocrates et pour la famille royale.
Au cours de cette dernière décennie du XVème siècle, il réalise Madeleine de Bourgogne présentée par Sainte Madeleine (1490-1495). En prière, Madeleine est la fille du Duc de Bourgogne Philippe le Bon. Madeleine apparaît dans une figure réaliste et cohérente avec les habitudes religieuses de l’époque et porte un pendentif, emblématique de son père. Par opposition, Sainte Madeleine semble idéalisée de par sa vêture opulente, ses traits angéliques et la couleur laiteuse de sa peau.
Anne de France est la sœur du Roi de France Charles VIII qui meurt en 1498. Lors de l’avènement du Roi Louis XII, les Bourbons souhaitent réaffirmer leur autorité et la poursuite de leur dynastie par leur fille Suzanne. Ils vont donc faire appel à Jean Hey pour créer une œuvre qui sera leur manifeste et son chef d’œuvre : le Triptyque de la Vierge glorieuse (1498), pour la cathédrale Notre-Dame de Moulins. Le chef d’œuvre de Jean Hey est très souvent désigné sous le nom de triptyque de Moulins.
Jean Hey meurt sans doute en 1505 à Moulins.
Le Triptyque de Moulins
Le Triptyque de Moulins repose sur une configuration classique : un panneau central et de volets refermables. Il est commandé par le Duc de Bourbon Pierre II et la Duchesse Anne de France. Ils y seront représentés en incluant leur fille et héritière du duché de Bourbon : Suzanne. Le thème est la Vierge à l’Enfant en gloire entourée d’anges.
Comme tout triptyque celui-ci devait être souvent fermé pour plusieurs raisons : la conservation de l’œuvre mais aussi pour susciter une immense émotions parmi les fidèles découvrant l’œuvre cachée.
De fait, l’on va prendre le temps de décorer les panneaux extérieurs des triptyques. L’usage de la grisaille n’est surprenant et a le mérite de trancher avec la profusion de couleurs et de beauté intérieure. Il est a noté sur ce panneau que l’on retrouve un encadrement de style gothique qui renvoi à la période médiévale. Un essai de perspective est visible entre l’encadrement, l’ange seul et le groupe des trois anges qui discutent entre eux. Un autre détail frappe le spectateur : les anges ont tous un visage différent comme pour incarner une certaine individualité et non plus une seule incarnation.
L’intérieur du triptyque est partie prenante de l’affirmation politique du pouvoir du Duché de Bourbon. N’oublions pas qu’une telle œuvre représente un coût très important pour l’époque. Le triptyque sera disposé à la vue de tous dans la cathédrale de Moulins, ville prépondérante en terme sacré du duché. En effet, le pouvoir ne peut être dissocié du sacré dans une époque où la noblesse représente une proximité avec l’ordre divin mais également la protection de la foi chrétienne.
Le panneau central affiche la Vierge à l’Enfant en gloire. Elle est en effet assise en Majesté sur un trône invisible. La Vierge s’inscrit dans un triangle qui part de sa couronne jusqu’au sol, la symbolique est ici évidente : la couronne représente Dieu et le divin, la Vierge représente l’harmonie et le lien avec les anges qui sont ici les donateurs et les fidèles. Elle rapproche donc Dieu et les Hommes. La Vierge est richement vêtue : une robe bleu symbolisant la pureté, le royaume céleste et la monarchie française ; un manteau rouge qui implique la passion du Christ et la puissance. Son image est renforcée par le cercle de couleur qui représente l’univers céleste. Les deux anges dans les quarts inférieur de cette partie son repoussoir et invite le regard du spectateur vers la Vierge, ils tiennent un phylactère au texte inspire de l’apocalypse : « Voici celle dont les écritures saintes chantent l’éloge : enveloppée du soleil, ayant la lune sous les pieds, elle a mérité d’être couronnée de douze étoiles ». La Vierge tient l’Enfant Jésus dont la nudité exprime la proximité du monde céleste avec les chrétiens et sans doute l’humanité de Dieu, ici il bénit les fidèles.
Les anges sont nombreux sur ce panneau central. Disposé symétrique ils forment une espèce d’encadrement, d’auréole, autour de la Vierge à l’Enfant. Comme évoqué plus tôt, ils possèdent tous leur propre visage et des habits coloré et riches, sans doute une évocation de la Cour du Duc représentée comme la Cour Céleste.
Le panneau de gauche est dédié au Duc Pierre II de Bourbon. Agenouillé et au regard tournée vers la scène principale, il est accompagné de Saint Pierre, le fondateur de l’Église. La posture de prière choisie pour représenter le duc implique son obéissance vis-à-vis du divin. Il porte des habits dans les couleurs sont disposés de la même façon que ceux de la Vierge impliquant sa filiation au divin et permettant d’affirmer son autorité. Par ailleurs, le coussin sur lequel le Duc est agenouillé est d’une grande richesse de détail tout comme le tapis ou l’habit de Saint Pierre qui montre la filiation de l’œuvre avec la peinture flamande. L’or est abondamment utilisé pour les habits du saint et ses clefs du monde céleste, il symbolise la lumière du divin et l’éternité.
Le panneau de droite est dédié à Anne de France, Duchesse de Bourbon, et sa fille Suzanne. Les deux femmes sont surplombées par Sainte Anne, la mère de la Vierge Marie et la grand-mère de Jésus Christ, qui représente la filiation d’Anne de France avec la monarchie française : elle est la fille du Roi Louis XI et la sœur de Charles VIII. Celle que l’on nommera Anne de Beaujeu est restée fameuse à Moulins et en France, notamment à la faveur de son rôle en tant que Régente de France.
Les mains jointes et en prière, Anne et Suzanne sont présentée à la Vierge par Sainte Anne. Les habits d’Anne reprennent, eux aussi les couleurs de la Vierge pour affirmer à nouveau le pouvoir du couple sur son Duché de Bourbon.
La dureté du visage d’Anne de Beaujeu ne manque pas d’être remarquée, elle est renforcée par la force de son port de tête et par sa fille qui montre sa filiation, dont elle peut tirer du pouvoir.
Pour conclure, le Triptyque de Moulins est un chef d’œuvre trop méconnu. Il y est fait montre du talent de Jean Hey par la richesse de l’œuvre mais également par le symbolisme qu’il tâche d’y apporter. Les aspects théologique et politiques se mêlent dans une œuvre envoutante qui constitue une démonstration de propagande quant à l’image idéale d’un noble chrétien.