Charles Baudelaire parle des « peintres de la vie moderne » pour évoquer les peintres qui créent l’impressionnisme.
Parmi ces grands peintres, l’on retrouve Claude Monet, Edgar Degas, Edouard Manet, Gustave Caillebotte, ou encore Auguste Renoir. Renoir va faire montre de la réalité de son époque au travers de ses contemporains mis à l’honneur, dans des scènes populaire, qui bien loin de scènes banales vont nous renseigner sur la modernité et surtout les liens qui unissent ses personnes : la famille, l’amitié, l’amour. Dans son Autoportrait de 1875, Renoir se livre en homme de 35 ans sans fioritures ni artifice et se présente avec sa nervosité, son teint blanchâtre, le regard nonchalant très opposé avec la couleur et les émotions omniprésentes dans ses œuvres. Il montre ici son caractère et sa volonté à toute épreuve de représenter la réalité des choses sans la transformer.
Renoir et le réalisme de tous les jours
Renoir n’est pas issu de la bourgeoisie. Son père était tailleur et sa mère couturière, des artisans qui vont transmettre à leur fils le goût du travail manuel. Pour Renoir se sera la peinture, il débutera par la peinture sur porcelaine comme étape avant d’être formé dans l’atelier de Gleyre et de rejoindre l’École des Beaux-Arts.
Renoir ne sera pas aisément accepté au Salon. En effet, l’on retrouve dans ses œuvre la réalité du quotidien et une peinture franche, éloignée de la mode de l’époque. L’amitié et l’amour vont prendre une place importante dans son œuvre comme s’il cherchait la vérité de ses états pour lui-même. Ainsi, son œuvre sera parsemé de couples, de la foule, des nus ou des scènes liées au repas.
Le Cabaret de la mère Antony (1866) est peint en réaction à un refus du Salon. En effet, il y fait montre de la beauté de la relation amicale qui unit le groupe d’artiste de l’École de Fontainebleau. Le lieu n’est pas choisi au hasard, il accueille nombre d’artistes et affiche en fond des caricatures sur l’aspect bohème de la vie d’alors. La vie quotidienne est également présente avec les restes du repas qui sont ramassés par une serveuse.
L’amour justement est présent dans la vie du jeune artiste en la personne de Lise Tréhot, d’abord son modèle puis sa compagne à partir de 1865. Sans doute est-ce ce modèle qui lui a servi pour peindre La Nymphe à la source (1869-1870). La figure mythologique représentée dénote par rapport aux œuvres académiques, elle n’est pas idéalisée mais réaliste : sa pose n’est pas parfaite, son corps n’est pas artificiel et l’on ressent une expression par son visage et ses yeux assument le regard du spectateur.
Autre thème populaire : le couple en promenade. Dans La Promenade (1870), Renoir fait poser son frère et sa maîtresse, qui semble déjà enceinte de son amant. La scène est surprenante de simplicité, de liberté et d’un forme assumée de banalité. Il faut bien remarquer le travail du détail des expression mais également celui de la lumière et des couleur à la fois sombre et claires qui s’emmêlent dans une aventure champêtre. On y retrouve aussi une forme de galanterie avec l’homme proposant sa main à la femme, dont le regard semble perdu dans cette nature indomptée.
Suivant Claude Monet, Renoir vient à Croissy pour peindre La Grenouillère (été 1869). L’œuvre nous permet de mettre en avant son goût pour la foule. Elle est ici nombreuse, rassemblant différentes classes sociales, divers mœurs. Pour cause, les bains de la grenouillère sont à la mode à l’époque. L’œuvre n’est pas aisée : la foule, les nombreuses couleurs, les plans, … font que ce thème de la grenouillère devient un incontournable de l’impressionnisme. Renoir va peindre la foule de façon positive et semble l’aimer.
Renoir et les fêtes galantes
La fête galante, au XVIIIème siècle, représente des scène de couples amoureux dans des jardins, ou la nature, occupés à des loisirs extérieurs. Renoir est toujours en quête de la modernité et l’on peut l’estimer dans l’évolution des rapports entre les couples. Alors qu’il participe aux expositions des impressionnistes, il se met à peindre des à Montmartre, quartier populaire et champêtre, ainsi qu’un bal du Moulin de la Galette.
En 1876, il peint Portrait d’un jeune homme et d’une fille qui nous évoques un autre style de galanterie, celle des plus jeunes, loin de la sexualité ou de la brutalité, la scène représente une égalité dans le couple d’amoureux.
Le peintre également un amateur de Fragonard et de Watteau dont les œuvres galantes nous sont bien connues. Invitant ses amis dans son jardin de Montmartre, il va représenter la jeunesse : La Balançoire (1876). Une femme aux pieds sur la balançoire et en face un homme l’observant, un autre homme est posé le long de l’arbre et le plus étonnant reste la petit fille dont la présence semble détonnante. En effet, Renoir laisse planer le doute sur la relation ou non entre les personnages et prend le soin d’apposer un certain flou sur les visages pour brouiller les pistes car ici la relation ne compte pas mais seule l’instant présent figé. L’enfant représente-t-elle les naissances liées aux galantes rencontres de la Butte ?
Dans cette France marquée par la défaite de 1870 et la commune de Paris, l’artiste veut mettre en avant les bon sentiments, ce vers quoi le peuple doit aller, comme une forme de morale aux couleurs éclatantes. Dans cet optique, Renoir va peindre son chef d’œuvre : Bal du Moulin de la Galette (1876). Grand format et complexe, l’œuvre est un ensemble de détails, de couleurs, de figures, de jeu de lumière, de sentiments et d’émotions échangées entre les personnages. A la faveur d’une palette bleutée, l’artiste montre les liens entre les personnes au-delà de leurs catégories sociales. Il tend à faire oublier le genre et les rapports de dominant pour aboutir à cette égalité entre les êtres qu’il désire tant pour pouvoir jeter les bas du règne de la liberté.
Renoir, peindre la ville
L’artiste aura toujours une relation privilégiée avec la ville et pour cause il passe son enfance dans Paris, près du Louvre.
Les travaux initiés sous le Second Empire change radicalement la capitale, en ce qui concerne le bâti mais également les habitudes des parisiens. Pour quelques impressionnistes, le café est le lieu de la modernité par excellence. En effet, le café est le lieu de sociabilisation par essence étant donné le mélange des genres, des milieux, … Dans son œuvre Au Café (1877), Renoir évoque bien la mixité en représentant une femme seule avec son habit bleu qui contraste avec le couple de bourgeois, en second plan, partageant la même table le temps d’une boisson ou d’une soirée.
En 1876, l’artiste nous invite dans son intérieur : Chez Renoir, rue Saint-Georges. Le modeste format nous donne une vision de l’appartement de l’artiste. Bien que peu spartiate, l’appartement permet de réunir les proches de l’artiste : le critique Georges Rivière, Pierre Lestringuez, Camille Pissaro, le musicien Ernest-Jean Cabaner et le peintre Frédéric Cordey. L’aspect resserré de la salle permet de donner un aspect intime et chaleureux de la petite réunion de cette communauté d’amis dans laquelle Renoir aura sans doute puise de l’inspiration.
Peindre la ville, c’est avant tout peindre l’agitation de la rue. De fait, Renoir s’installe sur un trottoir et produit Les Grands Boulevards (1875) au milieu de la foule et représente l’activité. Il nous offre une vision du jeune paris haussmannien au travers de ses grandes rues mais il prend le soin de masquer une partie des bâtiments par les arbres, affiche le mobilier urbain caractéristique de Paris et nous montre les groupes de passants en plein discussion. L’œuvre est un équilibre entre lumière et couleurs.
Renoir et le divertissement de la campagne
À partir des années 1860, Renoir poursuit sa quête de la réalité quotidienne de ses contemporains. Ainsi, il va partir explorer les divertissements à proximité de la Seine, de Chatou et du canotage.
À Montmartre, vue comme la campagne à Paris, Renoir capture La Fin du déjeuner (1879). L’œuvre est saisissante de beauté : les toilettes féminines et masculines, l’élégance, l’art de la table, les bijoux, … L’œuvre est axé sur un couple qui a fini son repas sur un café et dont l’homme se met à fumer. Le couple se voir agrémenté par une femme qui ne leur semble pas inconnu, car le déjeuner et aussi un moment de rencontre amicale et/ou galantes. Une opposition forte est présentée au travers des différences entre les femmes, celle en blanc est une actrice qui se sent à l’aise et aune autre habillée de noir qui semble moins à son aise bien qu’observant l’homme avec bonté.
L’artiste prend le chemin de la nature et se rend au Bois de Boulogne, il nous emmène auprès d’un lac sur une terrasse où l’on peut observer le spectacle de la nature : Au bord de l’eau (1879-1880). L’homme et la famille sont dans l’ombre comme sans importance dans l’œuvre mais restés car existants dans la réalité. L’homme à la cigarette est sans doute un canotier qui observe l’eau ou peut être la jeune fille qui ne semble pas être de la même catégorie sociale ?
Un des thèmes d’importance pour l’artiste est celui du repas, la chaleur des liens entre les hommes et les femmes. Les Canotiers (1875) nous révèle un trio de canotiers bien installés dans une tonnelle qui les séparent du bord de l’eau et des canots naviguant, créant une intimité : deux hommes et une femme qui nous tournent le dos semblent profiter du temps après le repas.
Le Déjeuner des canotiers (1880-1881) est un des chefs d’œuvres impressionniste de Renoir. La scène se passe à Chatou, lieu du canotage par excellence de l’époque. Dans cette œuvre, il réunit certains de ces amis comme Gustave Caillebotte, Aline Charigot, sa future épouse, le fils du propriétaire du lieu ou encore quelques journalistes. L’œuvre sera acquise par le marchand d’art Paul Durand-Ruel, en février 1881. Pour cause, dans une ambiance heureuse, l’œuvre reçoit les jeux d’ombres et de lumières coutumiers de l’artistes tout comme un fond sombre et des personnages aux tons pastel ainsi que des visages féminins typiques de l’artiste. Toujours dans l’idée de capturer la réalité de ses contemporains, Renoir dresse ici une scène parisienne de la fin du XIXème siècle sur les bords de Seine.
Renoir et les danseurs
On ne peut dissocier la vie parisienne de la fin du XIXème siècle de ses bals et des couples qui y dansent.
Le couple sera représenté en promenade, au déjeuner, en conversation mais la danse est un nouveau thème pour Renoir. En effet, les couples qui dansent sont unis dans une espèce d’intimité publique, une réalité tout impressionniste que Renoir peint sur la toile.
Danse à Bougival (1883) est le parfait exemple de cette thématique : le couple semble amoureux et heureux : l’homme regarde sa dame, les mains se touchent sans complexes, les corps sont très rapprochés l’un de l’autre. A l’arrière-plan, l’on peut admirer une foule attablée ou debout qui ne regardent même pas le couple mais sont plongés dans leur discussions. L’homme pourrait être Alphonse Fournaise et la belle dame serait Alice Charigot ou Suzanne Valadon.
Renoir peint des portraits de famille
Dans les années 1880, nombre de personnes lui demandent des portraits de famille, Renoir va y découvrir de nouveaux aspects de modernité à explorer. Parmi ses demandes, l’on retrouve celles de Paul Durand-Ruel qui n’est autre que son marchand. En voyage à Dieppe durant le mois d’août 1882 chez les Durand-Ruel, il va peindre Charles et Georges Durand-Ruel (1882). Le portrait des deux frères au cadrage resserré donne un certain caractère intime et tendre avec notamment le bras de l’aîné passé derrière celui du cadet. L’œuvre est assez inédite dans le portrait masculin.
Les Filles de Paul Durand-Ruel, Marie-Thérèse et Jeanne (1882) sont également peinte par l’artiste. Les jeunes filles de 12 et 14 ans sont peintes en extérieur où Renoir fait la démonstration de son art avec le jeu des couleurs, des lumière et des reflets qui mettent en avant les personnages. Le traitement des visages semble plus précis qu’à son habitude et il cherche à lier les deux sœurs entre elles en rapprochant le bras et la jambe de la cadette.
Plus étonnant encore, l’œuvre rqui représente des Croquis de têtes (1881). Séjournant chez Paul Bérard, ami et mécène de Renoir, il réalise des croquis pris sur le vif des enfants de son amis. L’ensemble est d’une intimité et d’une tendresse peu commune dans l’œuvre de Renoir. Il saisit la douceur de l’enfance et fait de son œuvre une modernité.
A la fin des années 1880, Renoir doute sur sa peinture et finira par renier l’impressionnisme dont il fut pourtant l’un des maîtres. Le travail dans la nature et les réalités de ses contemporains ne sont plus dans ses ambitions. Il offre, malgré tout, un dernier chef d’œuvre urbain : Les Parapluies (1881-1886).